Danielle HELME

 

 

Et seul ce qui est laid a de la grâce à ses yeux,
par la vertu du moins onéreux.

D.Helme Le Radin

portrait

Extrait : LE RADIN

Aubert dévale les escaliers, les deux mains dans les poches, il se dit : Je croyais avoir tout prévu… Des risques et des incertitudes à venir. Je me pensais à l'abri du besoin, pour toujours et je me retrouve comme un preneur de risques… Amateur de hasard, de chance et de superstition. Eh ! Quoi faire dans cette toile d'araignée aux ramifications pareilles ?
En traversant pour rejoindre sa Renault Clio, une grosse cylindrée passe au ralenti. Précisément, la Mercedes vue en arrivant. Un homme d'un certain âge au volant, le gros bonnet, se dit Aubert. Il vient de s'approvisionner tout droit du Maroc, ce parrain de là-bas qui traite avec les responsables à tous les niveaux et donne des pots de vin, enfin façon de parler, disons des bakchichs au syndic… sans doute aux associations de réinsertion, via la mairie, et la police. En plus, Monsieur, vient relever les compteurs, de manière habituelle et paisible.
Après avoir traversé le pont sur le Drac, Aubert fume toute fenêtre baissée, seule voiture arrêtée au feu rouge, une main crispée sur le volant, les muscles du dos noués partout. La route déserte et le ciel noir se confondent au noir de béryl de la montagne. Une ligne rectiligne, tracée par la lumière clignotante d'un avion, traverse l'espace. L'éclairage mobile s'évanouit, ainsi que la route devant lui, dans le virage. Il repense : Hé ! C'est pas le moment de flancher… Les autres, eux ne sont pas du genre à regarder le paysage… Pas le genre à s'intéresser à la sauvegarde de la planète. Et si j'ai droit à toutes sortes de représailles… Que le groupe qui tient le business de stupéfiants dans mon immeuble me pousse… Jusqu'à ce que je sois obligé de lâcher mes appartements pour une bouchée de pain ? Tout l'argent économisé dans une vie de travail et de gestion attentive devrait partir en fumée ? Le temps presse… Demain, je prendrai rendez-vous avec les responsables, le syndic, le commissaire, les associations… Je vais les talonner, jusqu'au préfet.
Aubert entre chez lui. Véra et Anaïs rient aux éclats, toutes les deux en jean et ballerines noires. Aubert quitte son anorak, ça sent l'odeur de son enfance, l'odeur de la soupe de légumes et cela annule ses préoccupations. Il pose sa veste-chemise en polaire boulochée, puis fait réchauffer la soupe dans une zone d'ombre, éclairée par les flammes bleues du gaz et la lumière de la seule ampoule au-dessus de la table. Avec Véra, ils se servent de concert. Il referme le couvercle, heureux de retourner à la normale. Subitement, il sent le stress, à ses mains moites, à l'odeur de transpiration. Il revoit les yeux du jeune dealer, ils sont là, présents et le transperce dans sa cuisine.

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