Danielle HELME

 

 

Et seul ce qui est laid a de la grâce à ses yeux,
par la vertu du moins onéreux.

D.Helme Le Radin

portrait

Extrait : LE RADIN

Véra contemple la perfection sobre du romain roman, qui contrebalance la magnificence des sculptures baroques, dorées à l'or fin patiné. La deuxième femme chargée de la cérémonie donne l'impression d'une compassion sereine, à l'identique de la première. Elles sont seules dans le baptistère du onzième siècle, aux doubles rangées de colonnades, aux chapiteaux ornés de palmes façon Égypte, porteuse de fruits, donc d'avenir dans une autre vie. Elle s'approche et serre Véra contre elle dans une accolade réconfortante. Véra avance dans cette salle pleine de joies, de peines, de prières, de recueillement. Cet abri qui depuis dix siècles régulent les troubles. Le bâti épais des murs de pierres de l'église romane est fermé aux bruits extérieurs. C'est une sorte de ventre maternel qui amortit, engendre la concentration, la méditation, capte le son intérieur, amplifie les ondes, les fait ricocher en vibrant sur les murs et prolonge l'énergie sonore en faisant résonner le spectre acoustique après la dernière note de musique. Ici l'atmosphère, apaisante, auto immunisée, absorbe l'affolement, le désespoir.

***

La pluie tombe subitement, avec de grosses gouttes tantôt droites, tantôt en biais, d'une force diluvienne. Le sentier complètement trempé se transforme en ruisseau impraticable. Elle court puis escalade les roches jusqu'à la grotte. Une fois à l'abri, en s'essorant les cheveux, elle songe à sa première rencontre avec Aubert, sous le kiosque du jardin de ville, le jour d'une grosse pluie d'été. Ils s'étaient regardés et elle ne voulait plus le voir partir. Il y avait dans la singularité et l'intensité de leurs regards ainsi que dans les premiers mots échangés, d'une grande banalité, une complicité profonde et immédiate. Ils s'étaient connus cinq jours, où ils n'étaient présents qu'à eux-mêmes, à leur découverte. Avec une aisance décontractée, Aubert roulait dans une Mercedes beige, qui s'était avérée être une location. Et dans l'abandon de soi pour aller vers l'autre, elle avait tout de même noté qu'au moment de payer la note du restaurant, il s'était senti des affinités avec les féministes, proposant de partager les frais. Une semaine plus tard, elle le rejoignait en Côte d'ivoire. Par hasard, c'était la terre d'élection du rythme, tradition de la danse, du corps vivant. Elle se sentait très proche de ça aussi.

***

Son corps est un ballon gonflé à l'hélium, elle ne touche plus terre. Une voiture passe devant le portail. Une fois de plus, elle se souvient de l'instant où en traversant une place piétonne en ville, au milieu des terrasses de bars bondés, elle est cueillie en un clin d'œil par le regard d'Yvan Deverlange, attablé avec ses collègues à l'heure de l'apéritif du soir. Elle visionne encore ce souvenir, enregistré la veille : il s'avance au-devant d'elle et dès les premiers pas, l'accompagne jusqu'à leur table. L'amorce de ses gestes reste posée, dans une chemise blanche à manches retroussées, tout en jambes dans un jean noir. Le trouble. Le jeu du trouble est plus fort que la présence des collègues. Ce magnétisme se voit dans leurs yeux. Ils ne se parlent pas. Rapidement, les deux autres s'esquivent.

Véra plonge ses mains dans son pantalon blanc étroit. Un chemisier gris près du corps et quelques bracelets à grosses mailles d'argent révèlent un corps d'une souplesse élastique, de l'allure avec rien. De verre en verre d'un vin blanc de Savoie, Véra et Yvan discutent d'abord avec des petits bruits, puis s'empiffrent de rires et de gesticulations. Ils ne se quittent pas des yeux. Lui a les cheveux très courts, de larges sourcils horizontaux broussailleux, des yeux noirs, le regard direct, un rire franc. En rentrant chez elle, un mail d'Yvan l'attend : Je n'ai vu que toi, je n'ai admiré que toi, je ne désire que toi. Signé : Napoléon.

Elle rit, le plexus solaire chaviré.

Aujourd'hui, sur la terrasse, Véra passe machinalement la main sur ses seins fermes, moulés dans une seconde peau, un tee-shirt en strech noir à fines-bretelles. Anaïs est partie pour la nuit avec Jean-Jacques Séon écouter le chant de la chouette chevêche, dans la forêt du Bois-Barbu. Aubert les accompagne afin de vérifier le système de sécurité de son stock de bois. Aussitôt, sa pensée devient plus abstraite, mélange de réalité, de culpabilité, qui tourne autour d'Yvan, de sa visite. Yvan pousse la grille du portail, elle se lève en écartant les bras, son cœur bat au rythme des basses de la musique techno, qui sortent des baffles du salon et font vibrer les vitres.

En allant à sa rencontre, elle se dit une fois de plus : Pas question de renoncer à un pouce de vie, place au plaisir… L'abstinence me rend survoltée… J'explose pour un rien, une explosion provoquée par un trop-plein accumulé de sensualité, où non seulement la chair mais l'esprit bouillonnent. Maintenant, je n'ai plus de désir pour Aubert et c'est réciproque.

Yvan s'assoit sous la tonnelle. Véra ramène la masse sombre et lumineuse de ses cheveux en désordre sur le haut de sa tête, où quelques mèches se rebellent en palmier et retombent sur ses épaules nues.

- j'ai quarante-quatre ans… quatre-quatre… l'âge tout-terrain

Ils rient.

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